votre boîte à outils
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(Extrait de Journalisme narratif en pratique,
éd. De Boeck, Louvain la Neuve, 2011)
Pour autant qu'ils servent à mieux restituer le réel, aucun des effets spéciaux de la “belle escripture’’ ne sont interdits au journaliste: hypogrammes et hyperbates, métataxes et métaplasmes, nous voici! Le manuel rappelle, sans prétention à l'exhaustivité, quelques unes des figures les plus utiles à la narration de non-fiction.
De loin le chapitre le plus conséquent du manuel, la boîte à outils explore le mot, la phrase, le paragraphe, les ouvertures et la séquence:
1. La structure
1.1 L'ouverture
1.2 Le corps
1.3 La chute
1.4 Jeux d'ombres
1.5 Jeux temporels
1.6 Jeux avec le lecteur
2. La voix
3. Scènes et paragraphes
4. La parole
5. La phrase
6. L'image
6.1 La vérité de l'image
6.2 Construire ses images
Ce chapitre est de loin le plus agréable mais aussi le plus dangereux, celui où les vapeurs de la prétention littéraire pourraient nous monter à la tête. C'est entendu, le récit journalistique s'approprie les procédés du roman et de la rhétorique générale, mais il doit cependant se garder de “faire des phrases”: l'écriture du journaliste reste claire, brève, efficace. Comme le soulignait Nietzsche, « les grands écrivains (…) préfèrent être compris plutôt qu'admirés ».
Si la confusion est à ce point fréquente, si le journalisme narratif est parfois désigné comme ‘‘littéraire’’, cela est du à une double obligation du journaliste: la familiarisation et la défamiliarisation. Pardon? Que voilà de grands mots pour désigner des réalités simples: ce qui est complexe ou difficile doit être rendu familier au lecteur, et ceci suppose le recours à des images frappantes, hardies, efficaces; ce qui semble banal et sans intérêt doit être révélé au lecteur sous une lumière neuve, fraîche, étonnante. Ces deux mouvements justifient tous les pillages stylistiques, mais en gardant à l'esprit l'essentiel: l'efficacité de l'écriture.
Comme le rappelle Borges, “l'idée stylisée dans les phrases bien léchées, au-dessus d'une signature en caractère d'imprimerie, sera toujours inférieure à l'idée répartie avec humanité et simplicité, sans un regard en coin pour la notoriété publique, et offerte à autrui comme on offrirait une cigarette. Un vers peut-être très beau, mais jamais un livre de vers. Ce qui est beau, c'est ce qui est marginal.”
Le choc de l’Image
Si la force d'une image verbale tient à la vérité cachée qu'elle révèle, alors l'image est un pur exercice de journalisme: elle nous donne à comprendre la vie comme nous ne la percevions pas, du moins pas encore. Elle rapproche deux choses disparates, et de ce rapprochement naît un choc, une illumination qui éclaire les deux objets. Au minimum, elle utilise un objet commun pour en éclairer un autre: la comparaison.
Cette comparaison est le premier de nos producteurs d'images:
On les avait démobilisés classe par classe, comme on rangerait sur une étagère des grenades encore amorcées. (Bernanos)
L'armée de Sébastopol, telle une mer par une nuit sombre et houleuse, affluant, refluant et palpitant avec inquiétude dans toute sa masse, déferlant dans la rade par le pont et dans le quartier Nord, s'éloignait lentement (…) (Tolstoï)
Ils tuèrent une vieille qui revenait du marché, la jetant à terre comme un ballot de vêtements noirs (…) (Hemingway)
La vallée de Korengal est une sorte d'Afghanistan de l'Afghanistan: trop éloignée pour qu'on en fasse la conquête, trop pauvre pour menacer personne, trop autonome pour se laisser acheter. (Junger)
Nous franchissons une crête, les rotors peinant comme des marteaux piqueurs (…) (Junger, 2011 : 80)
Osez tout, pourvu que ce soit utile