la force du récit est INCONSCIENTE
la force du récit est INCONSCIENTE
(Extrait de Journalisme narratif en pratique,
éd. De Boeck, Louvain la Neuve, 2011)
Le narratif ne s'adresse pas exclusivement à la “raison raisonnante”. Votre texte n'aura rien en commun avec un procès-verbal, il sera bien davantage qu'un simple compte-rendu, et sa structure n'aura pas l'évidence d'une envolée rhétorique classique. Seuls les textes qui s'adressent exclusivement à l'esprit tirent parti d'une structure apparente aux yeux de tous: le lecteur y capte sans encombre la stratégie du discours, assimile dans un même mouvement de lecture chacun des arguments raisonnés ainsi que leur importance tactique.
Pour sa part, si le narratif paie lui aussi son tribut à la raison, il a pour ambition de brasser une réalité composite et de solliciter toutes les potentialités de son public. Dans le récit, pas question de simplifier la complexité du réel pour n'en retenir que les dimensions raisonnables, pas question de réduire ou d'occulter les paradoxes, incohérences, manquements. Votre lecteur, à son tour, ne peut être assimilé à un huissier de justice ou un juge de touche: il vous suit dans votre récit comme un enfant découvre « L'île au trésor » de Robert Louis Stevenson, et sans se poser de question sur les capacités réelles de navigation du jeune héros Jim Hawkins. Cela fait explicitement partie du contrat de lecture: le récit que vous allez proposer est à ce point dense, unique, empirique - et tout à la fois humble et honnête -, que le lecteur vous y suit avec ce même abandon qui a été le vôtre lors des reportages de terrain.
Cependant, les éléments matériels que vous allez rapporter dans votre texte auront une résonance morale et symbolique qui n'apparaîtront au lecteur qu'en toute fin de lecture, voire bien plus tard, lors d'une réflexion ultérieure suscitée par votre texte. A vous même, auteur, il n'est pas évident que ces dimensions sautent d'emblée aux yeux sans que vous ayez pris le temps d'une réflexion, d'une mise à distance: qu'est-ce que je viens de découvrir par mon enquête? Et si j'organise les éléments épars dont je dispose jusqu'à arriver à une conclusion factuelle, quelle est la vérité supérieure qui se dégage de mon récit?
Tel est le plan inconscient: au moment d'écrire, je réalise que mon intérêt pour une histoire donnée réside dans la fable ou la parabole qu'elle véhicule. Il y a là une idée qui ne vous avait pas a priori marquée et qui surpasse les circonstances et vos protagonistes.
L’astuce
C'est par le récit que la mémoire individuelle - et la mémoire des collectivités - organise et relie une série de faits isolés, d'expériences, de stimuli qui se stabilisent (le récit a valeur mnémotechnique), se renforcent l'un l'autre et prennent valeur de vérités éternelles. D'où la nécessité de penser de manière responsable le plan inconscient de nos narrations journalistiques. Fables, mythes, mais aussi mémoires en défense, auto-justifications, et désormais narration du réel représentent autant de récits organisés avec une finalité identique: permettre une certaine lecture du monde, conférer un sens relatif à nos existences individuelles où à celle de nos sociétés.
Le “plan inconscient” est articulé autour d‘une idée qui ne vous avait pas a priori marquée, et qui surpasse les circonstances et vos protagonistes. Mais attention, cette idée ne doit jamais être posée, noir sur blanc, dans votre texte. Les idées, symboles, vérités supérieures que véhiculent les bonnes histoires sont des clichés.
Bien entendu, au niveau du mot et de l'image, le cliché est l'ennemi du journaliste. Mais au niveau de la symbolique globale du texte, ils est un gage d'efficacité.
(Extrait de Journalisme narratif en pratique, éd. De Boeck, Louvain la Neuve, 2011)
« Lorsque vous travaillez au
niveau de la phrase, où interagissent des pensées relativement simples, le cliché est un poison », note Jon Franklin, Prix Pulitzer 1979 et 1985. « Mais lorsque de vastes structures interagissent, ce n'est plus le cas; aux niveaux conceptuels, le cliché subit une étrange métamorphose: il devient
une vérité éternelle. »
par delà la raison raisonnante